Voix clonée : non, ça ne veut pas dire voix gratuite !

Il y a quelques jours, un contact sur Facebook m'a parlé d'une opportunité pour une marque qui recherchait une voix off principale en français, destinée à être clonée puis utilisée dans huit autres langues.
Sur le papier, le raisonnement peut sembler simple : la voix off enregistre la version française, ses données vocales sont récupérées, puis une technologie permet de générer les autres langues à partir de sa voix.
Mais cette situation soulève une question qui revient de plus en plus souvent :
Pourquoi certains pensent-ils encore qu'une voix clonée devient automatiquement gratuite ?
Parce que oui, j'entends encore ce raisonnement dans le milieu :
« Il n'a enregistré que le français, donc il n'y a pas de droits à payer pour les autres langues. »
Non. Absolument pas.
Une voix clonée n'est pas une voix gratuite
Si c'est la voix d'une voix off qui est clonée, puis utilisée dans huit autres langues, ce sont bien ses données vocales qui vont être exploitées dans ces huit langues.
Sa voix va être entendue sur d'autres marchés.
Par d'autres publics.
Sur potentiellement d'autres supports.
Et pendant potentiellement une durée bien plus longue que celle de la session initiale.
Le fait qu'un algorithme génère les phrases à sa place ne signifie pas que son travail ou son identité vocale deviennent gratuits.
Au contraire.
Le problème est justement que la voix off cède quelque chose de beaucoup plus large qu'une simple prestation d'enregistrement.
« Mais elle n'a enregistré qu'une seule langue ! »
Oui.
Mais il ne faut surtout pas confondre temps d'enregistrement et droits d'exploitation.
Une voix off ne vend pas uniquement les minutes passées derrière un micro.
Elle vend sa voix, son interprétation et son identité vocale dans le cadre d'un projet défini.
Et dans le cas d'un clonage, on va encore plus loin puisque ses données vocales servent ensuite à générer de nouveaux contenus qu'elle n'a pas enregistrés elle-même.
Dans notre exemple, ce n'est donc pas simplement :
1 langue enregistrée = 1 utilisation.
C'est potentiellement :
1 voix enregistrée = 9 langues exploitées.
Et ces exploitations doivent être considérées comme telles.
Le faux calcul économique du clonage
C'est là que je trouve le raisonnement particulièrement absurde.
Certains semblent partir du principe :
« Au lieu de payer neuf voix off, on en paie une et on clone sa voix. »
Donc forcément, ce serait moins cher.
Mais si l'on rémunère réellement la voix off pour l'exploitation de sa voix dans huit langues supplémentaires, sur plusieurs territoires et plusieurs supports, le calcul peut vite devenir beaucoup moins intéressant.
Et c'est normal.
Si vous utilisez une voix dans neuf langues, vous l'utilisez dans neuf langues.
Que ces langues soient enregistrées par neuf voix off différentes ou générées artificiellement à partir des données vocales d'une seule voix off ne change pas la réalité de l'exploitation.
Le clonage ne devrait donc certainement pas être présenté comme un moyen de contourner les droits.
Et c'est justement là que les agences et les studios doivent être honnêtes
Il y a une phrase qui me met particulièrement hors de moi :
« Si je parle des droits au client, il va fuir. »
Pardon, mais non.
Ce n'est pas une raison.
Votre rôle, en tant qu'agence ou studio, est aussi de conseiller votre client et de lui donner les bonnes informations.
Si le projet implique le clonage d'une voix humaine, il faut lui expliquer ce que cela signifie.
Il faut lui expliquer que la voix n'est pas devenue gratuite simplement parce qu'elle est générée par une machine.
Il faut lui expliquer que l'exploitation doit être définie.
Il faut lui expliquer ce qu'il achète réellement.
Et surtout, il faut arrêter de vendre le clonage comme une solution magique permettant de faire disparaître les coûts liés aux voix off.
Parce que le problème peut revenir vous exploser à la figure
Imaginons maintenant que personne ne pose vraiment les bonnes questions.
Le client lance sa campagne.
La voix est clonée.
Elle est diffusée en français, puis dans huit autres langues.
Tout le monde est content parce que, sur le papier, cela a coûté moins cher.
Puis quelques mois plus tard, la voix off découvre que sa voix est utilisée dans des contenus qu'elle n'avait jamais enregistrés et pour lesquels elle n'avait pas donné son accord.
Elle demande alors des explications.
Elle demande que les contenus soient retirés.
Elle demande une régularisation des droits.
Ou elle refuse que son clone continue à être utilisé.
Et là, tout le monde se retrouve à devoir gérer le problème.
Le client.
L'agence.
Le studio.
La voix off.
Et potentiellement les plateformes de diffusion.
C'est exactement le genre de situation que l'on peut éviter en étant transparent dès le départ.
Ne faites pas croire au client que les droits sont facultatifs
Les droits ne sont pas un petit supplément que l'on peut simplement supprimer de la facture pour que le devis paraisse plus attractif.
Ils correspondent à une utilisation réelle de la voix.
Et lorsqu'une voix est clonée, cette question devient encore plus importante.
Parce qu'on ne parle plus simplement d'une voix off qui vient enregistrer un texte.
On parle de la création d'un modèle permettant potentiellement de générer sa voix encore et encore, sans qu'elle soit présente, dans des langues qu'elle n'a parfois jamais parlées et pour des contenus qu'elle n'a parfois jamais interprétés.
Personnellement, c'est précisément cette perspective qui me dérange profondément.
Et pour être très claire : je suis contre le clonage des voix humaines
Je préfère le dire sans détour.
Je ne considère pas le clonage vocal comme une technologie formidable.
Je considère au contraire qu'il pose de très gros problèmes éthiques pour notre métier.
Une voix n'est pas simplement un fichier audio.
Ce n'est pas uniquement une fréquence, un timbre ou une combinaison de données que l'on peut récupérer pour ensuite reproduire artificiellement.
C'est le fruit du travail d'une voix off.
De sa voix.
De son interprétation.
De sa personnalité artistique.
De ses années de travail.
Et pour moi, remplacer progressivement ce travail humain par une imitation générée artificiellement n'est pas une évolution réjouissante de notre métier.
Mais justement, si certains choisissent malgré tout d'utiliser le clonage vocal, qu'ils aient au moins l'honnêteté de reconnaître que cela ne rend pas la voix gratuite.
Le clonage ne doit pas devenir un prétexte pour contourner les voix off
On peut être pour ou contre cette technologie.
On peut avoir des débats sur son utilisation.
On peut discuter de ses conséquences pour notre profession.
Mais il y a une chose qui ne devrait même pas être discutée :
si vous exploitez la voix d'une voix off, vous devez rémunérer cette exploitation.
Et si cette voix est utilisée dans huit langues supplémentaires grâce au clonage, ce n'est pas parce qu'un logiciel a généré les phrases que ces huit exploitations disparaissent.
Au contraire, elles doivent être prises en compte.
Agences, studios, Motion DESIGNER : c'est aussi votre responsabilité
C'est donc mon message aux agences et aux studios qui vont être amenés à proposer ce genre de projets :
Faites passer les bonnes informations à vos clients.
Ne leur dites pas :
« Il n'y a pas de droits puisque c'est cloné. »
Ne leur dites pas :
« On ne peut pas parler de droits sinon ils vont partir. »
Et surtout, ne présentez pas le clonage comme une manière de remplacer huit voix off sans avoir à payer ce que représente l'utilisation de la voix d'une personne.
Expliquez les choses clairement.
Parce que si vous ne le faites pas, il ne faut pas s'étonner que quelques mois plus tard, la voix off elle-même revienne demander des comptes.
Et là, la facture risque d'être autrement plus salée.
Une voix clonée n'est pas une voix gratuite.
Et si vous voulez utiliser la voix d'une voix off, commencez déjà par respecter la valeur de cette voix.













